1.
La notion détude |
2.
Opinions, langage et comportements
2.1 Les 3 mondes 2.2 Opinions et croyances : lanalyse thématique 2.3 Comportements : lobservation 2.4 Létude de(s) langage(s) 2.5 Le langage est en partie inconscient 2.6 Le langage est le niveau le plus objectif |
3.
Les éléments pertinents dune étude de langage
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La notion détudes Un texte dont le sujet est : létude des langages, se doit de commencer par définir attentivement les mots quil utilise. Aussi demandons-nous quel(s) sens peut avoir le mot étude. Lopération nest pas aussi aisée quon pourrait le croire au premier abord, car le mot étude est passablement polysémique. Son sens est proche de celui dapprendre dans les expressions du style : " étudier lhistoire ", et de celui de comprendre dans " étudier les mathématiques ". A quoi il faut encore ajouter, dans les utilisations commerciales du terme : études de marché, étude de clientèle, étude de motivation... un sens : comprendre pour agir. Une société dont le chiffre chute et qui commandite une étude, ne le fait jamais pour le simple plaisir de comprendre pourquoi elle se trouve dans une si mauvaise passe, mais plutôt pour trouver comment sen sortir. Une étude peut donc se définir comme une opération de lesprit consistant à observer et à analyser, soit des textes, soit des comportements, pour les connaître (les recenser), les comprendre, et cela, dans une visée de changement. Une étude comporte donc deux types dopérations, souvent chronologiques : des opérations visant à connaître ce qui se passe, et des opérations visant à analyser le matériel recueilli. Une étude, quelle quen soit la méthode et les fondements, vise à répondre à deux types de questions : les questions Pourquoi on en est là ? et les questions du Comment faire ? Les différentes sortes détudes Nous navons pas lintention ici de décrire par le menu tous les types détudes existant sur le marché ; ce serait plus du ressort dune thèse détudiant. Simplement, nous distinguerons généralement deux grandes sortes détudes : celles dont le matériel recueilli est essentiellement verbal (entretiens enregistrés au magnétophone), et celles qui recueillent aussi du matériel non-verbal : comportements divers, en situation réelle ou en " bocal ". Les premières traitent dopinions, de croyances, de concepts et sont à classer dans la catégorie des études de contenu ; les secondes, contiennent en plus des faits : gestes, mimiques, comportements variés, et sont à classer dans les études dobservation. La frontière entre ces deux sortes détudes est quelque peu poreuse. En particulier, on peut faire remarquer que toute étude de comportement comporte aussi du langage, et que le langage, en fin de compte, nest rien dautre quun type de comportement . On remarque que le langage est présent dans les deux types détudes. Dune part, un entretien enregistré contient exclusivement ou essentiellement du langage selon quil est enregistré au magnétophone ou filmé. Dautre part, une observation comportementale notera aussi bien les comportements verbaux que les autres. Et pourtant, le langage lui-même, comme sujet autonome détude est absent de la préoccupation de la plupart des analystes. Ceux qui préconisent les études dopinions traitent le langage comme un simple véhicule didées : les mots ne sont là que pour épingler les concepts. Quant à ceux qui préconisent les études comportementales, ils considèrent le langage comme un comportement parmi dautres. Autrement dit, le langage est présent dans les deux démarches, mais reste invisible et méprisé par les analystes classiques. Dans le cas des études d concepts (ou étude de motivation, bilan dimage de marque...), langage et concept ne font plus quun ; dans le cas des observations comportementales : langage et comportement ne font plus quun. Cest ce double statut du langage qui en ait la force, mais aussi les ambiguïtés. Notre démarche prend le contre-pied de ces conceptions en vigueur. Puisque le langage est présent partout, à la fois pour expliquer les abstractions et pour décrire les événements concrets, pourquoi ne pas pénétrer la connaissance des personnes, de leurs opinions comme de leurs comportements, au travers dune analyse de langage ? Ce pourrait être le début dune démarche unificatrice. Le quanti et le quali, du questionnaire à l'entretien Avant daller plus loin dans la présentation des études de langage, nous voudrions traiter dun faux dualisme qui empoisonne les réflexions de maints analystes : lopposition quali - quanti. Quentendons-nous généralement par ces deux mots ? Une étude est dite qualitative (quali) quand elle porte sur un nombre assez restreint dindividus, et que les entretiens ou les observations sont longues, fines, profondes,... bref quelles coûtent cher au commanditaire. Ce type de matériau sanalyse généralement de façon minutieuse, et rarement de façon standard, bien quaujourdhui, il existe sur le marché quelques logiciels capables de traiter ce type de matériau. Notre groupe possède dailleurs le sien : le modèle ANACIP ce qui signifie : Analyse Automatique des Communications Informations et Publications. (POur en apprendre plus sur ce modèle d'analyse sémantique aller visiter http://www.anacip.com/ Une étude quali na pas la prétention de la moindre représentativité. Elle décèle les grandes tendances de la population observée, peut déterminer les grands thèmes contenus dans les textes, les principales règles de comportements observés, mais ne répond à aucune question du genre : " Quel pourcentage de personnes, dans tel ensemble, pensent que...? " Il est toutefois important daffirmer que dans un nombre de cas non négligeable, une étude qualitative suffit à résoudre le problème du commanditaire. Et que les nombreux cabinets qui préconisent systématiquement daller plus loin (sous-entendu " faire un quanti ") ne le font que pour de raisons évidentes dintérêt personnel. En quoi consiste une étude quanti ? Une fois déterminés les éléments pertinents, du point de vue de lanalyste, on peut chercher à connaître la représentativité de chacun de ces éléments sur un échantillon représentatif de lensemble étudié : les clients de telle entreprise, les médecins de telle région, les français... Il sagit là dune étude quantitative sur un plus grand nombre dinterviewés. Elles se composent généralement de questions, et comme le dit le poète, il faut quune question " soit ouverte ou fermée ". Les questions sont posées dans la rue, au téléphone, par courrier ou par un quelconque media moderne (Minitel, Internet...). Cest ce type détude qui, appliqué aux opinions de nos contemporains est le plus connu du public sous le beau nom de sondage dopinion. |
2. Opinions, langage et comportements 2.1
Les
3 mondes Les caractéristiques dun individu La
plupart des sujets détudes concernent des individus ou
des groupes sociaux. Prenons un exemple : un parti politique me demande de lui expliquer pourquoi une grande partie des Français ne votent pas. (Cet exemple est totalement fictif : il semblerait en fait que les partis politiques ne sintéressent pas à cette question pourtant fondamentale). En fait, nous le comprenons, il me demande de lui dire comment faire pour quune partie de ces non-votants se mettent à voter...pour lui. Avant de décider quel type dapproche je choisirai : entretiens non-directifs, observation dautres comportements contextuels, quizz...je dois me poser une question plus globale : quels sont les processus de pensée qui nous amènent à penser et à nous comporter de telle ou telle manière. Quest-ce qui nous pousse à agir de telle façon plutôt que de telle autre ? Nous sommes là embourbés dans un terrible cercle vicieux. Car nous sommes bien conscients que la nature des résultats dépendra en grande partie de la réponse à cette question préalable ; bref, que les résultats dune étude dépendent de la méthode utilisée. Les résultats dune étude sont le produit dun filtre : linstrument avec lequel on a décidé dexaminer la réalité. Les mauvaises langues, - ou plutôt ceux qui nont pas encore perdu tout leur sens critique - auront remarqué que la question préalable ressemble comme une soeur jumelle à la réponse demandée. En effet, si je sais ce qui nous pousse à agir de telle façon plutôt que de telle autre, alors je saurai ce qui amène certains français à voter ou à ne pas voter. Autrement dit, ce nest pas la peine de faire une étude, car je connais la réponse : elle est dans ma tête. Ce qui nous amène à une affirmation osée et dérangeante : que la nature des résultats dune étude dépend en grande partie de lopinion, et de la personnalité des analystes. Nous verrons plus loin que cest ce constat, maintes fois répété, qui nous a amené rapidement à préférer les études de langage à tout autre mode dobservation et danalyse. 2.1 Les trois mondes Comment pouvons-nous expliquer nos opinions et nos comportements ? Quels sont les diverses relations que nous entretenons avec notre environnement et qui nous permettent, en partie, de le connaître, de le comprendre, et de le modifier. Cette question est fondamentale par rapport à nimporte quelle autre interrogation, elle est du domaine de lépistémologie. Nous sommes dans le monde, avec la nature, avec nos semblables, avec tous les objets qui nous entourent, dans des rapports processuels. Cest-à-dire que nous faisons " des choses " avec eux. Cest le premier niveau dappréhension du réel : celui des événements concrets et que la Sémantique Générale appelle le Territoire. Nous savons, pour en avoir souffert une fois, que leau bouillante est douloureuse à la main ; nous navons pas besoin de savoirs supplémentaires pour remédier à ce problème et changer notre comportement. Nous savons ainsi une infinité de choses, la plupart du temps sans nous en rendre compte, car elles correspondent à nos actes réflexes : nous savons comment ouvrir les portes, comment faire notre toilette et nous brosser les dents... Chacun dentre nous possédons notre propre façon de faire et ces gestes quotidiens tissent de multiples liens entre nous et notre environnement. Au sujet des relations humaines, cest plus compliqué, mais nous savons également beaucoup de choses : comment saluer le matin mon patron, comment aller acheter des fleurs pour ma femme, comment lui faire plaisir.... Notre savoir nest pas infini, mais comporte assez de chapitres pour que chacun de nous puisse écrire une encyclopédie personnelle sur le sujet. Une personne est en partie ce quelle fait avec ses semblables et avec son environnement. Laissons de côté la question oiseuse de savoir si nous sommes nos comportements, ou si nos comportements nous représentent... Contentons-nous daffirmer une grande similitude entre nos comportements quotidiens, vis-à-vis de tel ou tel sujet étudié, et cette entité abstraite quon a pris lhabitude dappeler du doux nom de notre Moi. Lêtre humain est un être éminemment cervical : il ne se contente pas dagir, il commente et juge ce quil fait à tout moment. Son langage ne se contente pas dexprimer et de décrire ce quil fait (lacte parle de lui-même). Certains, parmi nous, utilisent un langage passablement abstrait pour décrire leur vie, leurs occupations, leurs amis... On peut dire aussi que ce Moi qui sommeille en chacun de nous est composé de lensemble des opinions, des croyances, des valeurs et des concepts que nous utilisons chaque jour pour parler de nous et de notre vision du monde. Résumons : nous sommes en même temps ce que nous faisons (Territoire), et ce que nous pensons (Carte). Le mot important de cette phrase est : en même temps. Nous vivons à la fois dans le monde des idées et dans le monde des faits. A ces deux mondes, nous serions tentés den ajouter un troisième : le monde du langage. Et la phrase (presque) complète sera : Nous
sommes, à la fois : Pour compléter cette phrase, ajoutons encore quelques ingrédients. Dune part, une partie de notre personnalité et de ce que nous répertorions comme étant des problèmes, provient de la plus ou moins grande cohérence entre ces trois niveaux de connaissance. Il est fréquent que lun ou lautre de ces ensembles déléments entre en rébellion avec les autres. Par exemple quand nous ne faisons pas ce que nous disons, ou quand nous pensons autrement que ce que nous affirmons, ou encore quand nos comportements ne correspondent pas à nos convictions " profondes ". Doù lintérêt détudier les trois mondes à la fois. Cest pourquoi nous avons choisi létude de langage comme mode dapproche privilégié. Nous lavons déjà vu : le langage est partout ; il exprime nos idées et accompagne nos comportements. Nous
sommes, à la fois, Enfin, nous ajouterons que notre Moi, notre personnalité est fluctuante ; même si elle oscille autour dun noyau dur, notre personnalité fait parfois lécole buissonnière et nous avons du mal à nous reconnaître dans certains de nos actes ou de nos paroles. Cest pourquoi, imitant la prudence du créateur de la Sémantique Générale, nous aimerions finir chacune de nos phrases par : " ici et maintenant " et " entre autres choses " Nous
sommes, à la fois,
2.2 Opinions et croyances : lanalyse thématique Nous vivons dans une civilisation où la parole est omniprésente ; le langage accompagne chacun de nos faits et gestes, et notre langage véhicule un grand nombre dopinions et de concepts abstraits. Nous avons un avis (en connaissance de cause ou non) sur (presque) tout ; nous jugeons de tout. Pour certains dentre nous, la vie est vue au travers dun filtre épais de concepts totalement abstraits. Cest pourquoi les sondages dopinions ont une aussi belle vie derrière et devant eux. Ils sont simples, parlent à tous et traitent de sujets qui nous sont familiers. Les instituts spécialisés nous posent tous les jours de milliers de questions, sur tous les sujets pouvant intéresser un humain. Le matériau recueilli au cours de ces " enquêtes ", nous lavons dit est essentiellement du texte (quand il sagit dune étude quali surtout), et lanalyste qui se penche sur ces textes, la plupart du temps, recherche les idées contenues dans le texte sans se préoccuper du langage lui-même relégué au rang secondaire dune forme, dune emballage. Limage est assez exacte : le langage, pour un grand nombre danalystes est un emballage de concepts ; on ouvre lemballage, on sort le contenu, et on jette lemballage. Cest une croyance assez répandue dans notre civilisation que lidée prime sur le mot. Les analystes de contenu analysent les textes à la recherche des thèmes principaux quils contiennent. Mais les thèmes ne sont pas dans les textes, ils sont dabord dans la tête des analystes. Et il est bien rare que chaque analyste ne retrouve pas dans les textes étudiés ce quil vient dy mettre lui-même, souvent sans sen rendre compte. Lanalyse thématique, à laquelle nécessairement aboutit toute étude de concepts et dopinions, est donc éminemment subjective et les résultats doivent être reçus avec une grande circonspection. Nous avons, à plusieurs reprises fait lexpérience consistant à faire faire des analyses thématiques (ou analyses de contenu) par plusieurs personnes et davoir constaté que le même analyste avait tendance à trouver toujours les mêmes éléments dans tous les textes quil étudiait. Nous verrons en annexe, quil est possible, à laide dun logiciel, détablir les fondements dune analyse thématique plus " objective ", cest-à-dire qui ne dépende pas de linterprétation des analystes. 2.3 Comportements : lobservation Si pour les études de concepts, les classements dépendent en grande partie des conceptions mêmes des analystes, il en est de même des observations comportementales. A linstar de lhistoire rabâchée de laccident vu différemment par chaque témoin, nous savons que plusieurs personnes, devant le même paysage ou le même événement, nobservent pas, ne voient pas même, la même chose. Notre perception est le premier filtre déformant cette fameuse réalité après laquelle chacun semble courir. Mais ce qui frappe le plus quand nous demandons à plusieurs personnes de nous décrire seulement ce qui vient de se passer, plus que leurs interprétations personnelles, cest labsence dune grille de lecture. Prenons une scène de ménage et passons le film à un groupe de personnes, puis demandons-leur de nous dire ce quils ont vu. Les uns auront surtout remarqué les propos de lhomme, les autres de la femme, les uns auront vu les gestes grossiers de lun, dautres laspect soumis de lautre, certains aurons retenu quelques paroles, dautres des comportements non verbaux... Lanalyse, non plus du film enregistré, mais des récits des spectateurs, nous en apprendra beaucoup plus sur ces spectateurs eux-mêmes que sur les protagonistes de la scène filmée. En fait, la plupart dentre nous, ne voyons quune infime partie de ce qui se passe autour de nous, faute de posséder une grille de lecture assez large et bien définie. Notre grille spontanée est étroite : nous ne voyons que ce qui nous intéresse, nous choque, nous plaît... Elle est aussi floue : dune séquence à lautre, dun moment à lautre de la journée, nous ne sommes pas attentifs aux mêmes éléments comportementaux. Une étude comportementale doit se faire au plus près de la situation réelle (une observation in situ est souvent préférable à lanalyse dune situation filmée), et à laide dune grille de lecture assez fine pour ne pas laisser passer des éléments pertinents, mais assez simple pour pouvoir être utilisée sans erreur par un observateur, toujours faillible. Avant de parler de létude de langage, comparativement à ces deux autres types détudes, rappelons que certains comportements observés sont des comportements verbaux ; autrement dit, une étude dobservation, comporte en son sein, une étude de langage. Nous venons de le voir : notre intérêt pour le langage lui-même provient en partie du constat que sa fonction est double : dune part, il exprime les idées, dautre part il accompagne et décrit les comportements. Notre langage naturel, se trouve à la fois en relation avec le Territoire, quil prétend décrire ou expliquer, et les cartes mentales quil nomme. Dun côté, nous avons un rôle descriptif, de lautre un rôle détiquetage. Sans vouloir ajouter un nouveau dualisme dans un monde qui en comporte bien trop, nous pourrions dire quil existe deux langages : un langage pour les concepts et un langage pour les faits. Donnons un exemple. Soit les deux phrases : (1) jai
vu lautre jour Eric rougir devant une très jolie fille
qui lui faisait des avances Nous voyons que cest
le même langage qui nous sert pour décrire les actions
concrètes et exposer nos interprétations abstraites ou
nos jugements sur ces mêmes actions. Par exemple, reprenons notre exemple ci-dessus : " Lautre jour, devant une jolie fille, jai vu Éric rougir, je ne le savais pas aussi timide. Et cest bien dommage, car la timidité est un grave défaut, malheureusement fréquent chez les hommes. ". Il est rare dêtre conscient, en prononçant ce type de phrases, de changer rapidement de niveau dabstraction. Car le langage est trompeur ; il est par essence linéaire - les mots se suivent chronologiquement - pour décrire des données qui ne le sont pas. Comment
peut-on analyser cette phrase ? Le tableau ci-dessous a découpé
la phrase, en allant du plus abstrait au plus concret. Il est conseillé
de le lire en commençant par le rez de chaussée. |
La timidité est fréquente chez les hommes |
Cette fois nous procédons à une nouvelle généralisation, non plus dun comportement (rougir) vers une nominalisation (timidité), mais dÉric vers lensemble des hommes, y compris ceux que nous ne connaissons pas évidemment. |
La timidité est un défaut. |
On ne parle plus dÉric, mais dune de ses caractéristiques : la timidité. La timidité devient un objet qui possède ses propriétés au même titre que le verre de vin que nous buvons. Nous avons réifié ce concept, et nous laccolons à un autre concept réifié : le défaut. Nous écrivons une égalité timidité = défaut, ou une inclusion timidité Ì défauts. |
Eric est timide |
Langage généralisant : dun événement unique, le locuteur en conclut que ce type dévénements doit se reproduire en dautres circonstances, assez souvent pour justifier lutilisation dun symbole de la Carte. |
Eric rougit, tel jour à tel moment, dans telle circonstance... |
Langage descriptif, proche du Territoire, proche de ce que nous persisterons à appeler la Réalité. A moins que le locuteur mente sciemment, ou soit daltonien, on peut penser quil dit vrai. |
3. Les éléments pertinents dune étude de langage 3.1 Les
MOTS : le
Lexique En interrogeant lhomme de la rue (que nous sommes tous en partie), sur le sens du mot langage, il apparaît quun langage est un ensemble de Mots. Nous allons voir que cela est plus complexe que cela. Tout langage comprend des niveaux danalyse différents. Au niveau le plus simple, nous relevons des mots. Puis ces mots peuvent se regrouper en thèmes. Le thème est un tiroir de rangement sémantique pour les mots ayant entre eux un certain degré de parenté de comportement. Puis enfin, au niveau le plus complexe, les mots et les thèmes sagencent au sein de phrases concrètes : cest le niveau de la syntaxe, où nous retrouvons les mouvements de pensée exprimés par le langage de la personne étudiée. Nous allons rapidement étudier ces trois niveaux et montrer lintérêt de chacun dentre eux au cours dune analyse de langage. Au sens de lordinateur, le mot se définit comme ce qui se trouve entre deux blancs. Au sens commun le mot peut être un simple mot comme Président ou une expression comme Président de la République. Bref, le mot est la plus petite unité signifiante dun texte. La distribution statistique des mots dun texte suit une loi connue depuis le début de ce siècle du nom de son découvreur : la loi de Zipf. Cette loi dit ce qui signifie que si nous multiplions le rang dun mot (sa place dans un classement par ordre décroissant dapparitions) par le nombre de fois où nous le trouvons dans un texte, nous aurons tendance à trouver un chiffre constant. Autrement dit, si le mot le plus fréquent dun texte (rang = 1) est dit 1000 fois, le deuxième mot aura tendance à se trouver 500 fois dans le texte et ainsi de suite... A la fin de la liste nous trouverons 1000 mots nayant été dit quune seule fois dans le texte. Dans toutes nos études nous avons retrouvé cette loi, et lavons simplifié sous la forme dune pseudo-loi de Pareto en disant quen moyenne : nous obtenons 90 % des apparitions de tous les mots (appelées occurrences). Ainsi, même si le lexique dune étude donnée peut atteindre plus de 5000 mots différents, il nous suffira détudier le comportement des 500 principaux mots, pour obtenir une analyse satisfaisante de tout le texte. Chaque personne interrogée au cours dune étude possède son propre lexique ou plutôt sa propre utilisation du lexique commun. Mais rapidement, au bout du 20 ème entretien environ, nous nous apercevons que les mots utilisés par les interviewés sont déjà connus. Autrement dit, le langage est composé dun nombre fini de mots différents ; cest un ensemble fini, et partant, les techniques de calcul de la théorie des ensembles peuvent sappliquer à lanalyse de langage. Analyser le dit dune personne, cest découvrir également son non-dit, en fait lensemble complémentaire. 3.2 Les THEMES : la thématique Un grand nombre des mots recueillis dans un premier temps par lanalyste, peuvent se regrouper selon leur ressemblance, dans des catégories plus vastes : les thèmes. Par exemple, dans une étude sur le langage des fermiers, nous trouverons les mots : coq, poule, lapins... que nous pourrons regrouper dans la catégorie thématique : animaux de basse-cour. Mais cest ici que nous rencontrerons le plus de pièges. En effet, la réalité dépend en partie de la façon dont nous la regardons et des instruments dont nous nous servons pour lanalyser. Ainsi, dans lexemple ci-dessus, nous avons deux choix : ou bien faire entrer tous les animaux susdits dans la catégorie animaux de basse-cour, ou bien créer deux thèmes : un thème animaux de basse-cour à plumes avec les mots poule et coq, et animaux de basse-cour à poils avec lapin. Selon notre décision dans le degré de précision que nous voulons donner à lanalyse thématique, les résultats seront différents. La précision de notre découpage est dautant plus grande que nous connaissons bien le sujet. En effet, plus nous sommes familiers dun sujet plus nous avons tendance à nuancer. Cest ainsi que là où nous voyons de la neige, lesquimau voit trente sortes différentes de neige, quil nomme de trente noms différents ; pour lui, le mot neige serait un mot abstrait ! Grâce à nos logiciels expert, nous pouvons résoudre autrement ce type de problème en adoptant un découpage des thèmes sous la forme dune arbre ; nous pouvons ainsi créer deux ou trois niveaux thématiques et ensuite seulement chercher le niveau qui donne les résultats les plus efficaces pour lutilisateur de létude. Il nempêche que le découpage du sens en catégorie et le remplissage des thèmes avec les mots du lexique est une opération qui ne peut se passer de la réflexion humaine, donc une opération subjective. Nous avons inventé une méthode permettant de créer des thèmes de la façon la plus objective possible. Les analyses lexicales et thématiques sont des analyses dites " paradigmatiques ". Que signifie ce terme en linguistique ? Deux mots ou deux expressions peuvent être rangées dans le même paradigme, si elles peuvent commuter entre elles. Par exemple, on peut dire : |
(2) Le coq mange le grain |
donc les termes poule et coq, qui sont interchangeables peuvent entrer dans le même paradigme que nous appellerons : " animaux à plumes de la basse-cour ". On voit quici, les termes paradigme et thème sont quelque peu synonymes. |
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Ainsi, en passant du niveau lexical au niveau thématique, nous procédons à une généralisation, donc à une simplification Mais, ces deux types danalyse ont une caractéristique commune : ils ont cassé le texte en petits morceaux, et la lecture des tableaux quils nous donnent ne peuvent, en aucun cas nous permettre de reconstituer le texte lui-même dans sa vie. Nous en arrivons naturellement au niveau le plus intéressant de lanalyse de langage : le niveau syntaxique, celui où nous retrouvons les mots et/ou les thèmes dans leur contexte naturel : la phrase. Donnons un exemple danalyse syntaxique figurée sous la forme dun graphe. Voici lanalyse dune personne qui nous a parlé delle-même, de la façon dont elle envisage la vie. Les thèmes qui figurent dans le graphe sont les thèmes les plus fréquents. Les thèmes les plus importants se reconnaissent au fait quils sont liés à un plus grand nombre dautres thèmes que les autres. Ici : Je Moi, Je suis, Etre capable... Ce graphe est en fait un résumé visuel des phrases les plus prononcées par la personne interrogée. Il nous permet de voir dun seul coup doeil, les thèmes les plus souvent associés entre eux, et les thèmes qui napparaissent pas ou peu dans les mêmes phrases. Lanalyse syntaxique des co-occurrences (terme technique pour désigner cette partie dune étude de langage) nous apprend ce quaucune autre technique ne peut nous apprendre. |
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Par exemple, rien dans le lexique de cette personne, rien dans sa thématique, ne nous permettait de savoir comment elle considère sa vie professionnelle par rapport à sa vie personnelle. Rien, sauf lanalyse syntaxique. En effet, nous constatons dans ce graphe que les mots : famille, vivre, présent ne sont jamais liés aux mots : travailler, associé, être capable, devoir... Ce que nous dit lanalyse syntaxique de cette personne est simple : " Pour moi, je ne mélange pas la vie personnelle et la vie professionnelle ", alors que jamais cette idée na été évoquée au cours de lentretien. Un autre exemple, pour terminer cette partie de notre document. En 1977, nous avons analysé le livre de Valéry Giscard dEstaing : Démocratie française. (Voir larticle paru dans Communications et Langages). Nous avons relevé 180 mots-clés. Parmi ceux-ci : politique et travail. Dans une distribution statistique aléatoire, ces mots auraient dû se trouver ensemble dans une dizaine de phrases : or, ils nétaient jamais ensemble. Deux semaines après cette découverte, VGE a fait un discours fustigeant le fait de parler politique sur le lieu du travail ! Cette déclaration était en quelque sorte prévue : elle était contenue dans le non dit de son livre. |
Les éléments constitutifs dun langage peuvent donc être classés en trois catégories : les mots, les thèmes et les phrases. Ces trois catégories sorganisent selon le schéma suivant : THÈMES PHRASES
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Ainsi, toute analyse de langage comportera selon nous trois parties :
* une analyse thématique * une analyse syntaxique,
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essage) |
Les
deux premières analyses sont dans un rapport " vertical "
de généralisation (axe paradigmatique)
, alors que la troisième soit une analyse contextuelle des éléments
des deux premières analyses (axe syntagmatique
de phrases concrètes).
Mais, il existe dautres paramètres à étudier au cours dune étude de langage. Nous nen citerons ici que quelques uns pour ne pas alourdir la présentation. 4.1 De
labstrait vers le concret Mais cette démarche correspond à une étude en chambre, détachée de toute réalité. La même phrase peut avoir des sens fort différents selon la situation dans laquelle elle est prononcée, selon qui la dit, à qui, avec quelle intonation... Cest pourquoi, outre les trois types danalyse purement linguistique que nous venons détudier, une étude de langage doit se poser dautres questions et y répondre. Le schéma classique de la communication, celui qui sert encore de référence à un grand nombre détudes, de publications et de réflexions, est celui de Shannon, schéma quon appelle habituellement, le schéma linéaire Emetteur / Récepteur. Dans ce schéma, nous voyons un Emetteur (E), parlant (M = Message) à un Récepteur (R). Lequel, nous le savons, va lui répondre, et ainsi de suite. Pour que ce schéma fonctionne, cest-à-dire pour quil soit productif de résultats concrets, il faut étudier chaque élément de la chaîne dans son contexte, avant et après. Autrement dit, la relation entre lémetteur et le récepteur dépend des messages échangés, de même que ces messages prennent un sens particulier du fait de cette relation. Si nous adoptons ce schéma, létude de langage devient une étude sur la communication interactive entre deux ou plusieurs personnes. Palo Alto a repris cette conception en séparant : ð Le Contenu cest-à-dire les Messages échangés, ce qui est du domaine pur de la linguistique, mais peut aussi être constitué de gestes, de mimiques... ð La Relation, cest-à-dire le contexte extra-linguistique, par exemple les rapports mentaux entre les deux partenaires en présence. Un
changement dans la relation entraîne souvent un changement dans
le sens du contenu. Prenons un exemple, la phrase : " Il est minuit. "
na aucun sens en elle-même. Ou plutôt, elle na
pas le même sens selon les divers contextes suivants : Une étude de langage complète doit pouvoir reconnaître, séparer, et analyser les rôles respectifs du contenu et de la relation dans un texte, surtout quand celui-ci traite dun problème relationnel (propos de vendeurs, ou de clients...) 4.1 De labstrait vers le concret Un autre paramètre important concerne le degré dabstraction dun texte, ou dune simple phrase. La théorie appelle Carte le langage abstrait, et Territoire les propos les plus concrets. En fait, et cest plus compliqué quun simple dualisme, toute phrase est plus ou moins abstraite, et en mesurer le degré nest pas chose facile. Cest pourtant indispensable, là encore, dans les études de langage traitant de problèmes commerciaux. En effet, nous avons remarqué, (et cest presque toujours vrai) que les " bons clients " ont un langage plus concret sur les produits et lentreprise étudiée, que les clients occasionnels ou les simples prospects. Cela est vrai aussi des vendeurs, et à des degrés moindre, des cadres. Ces indices, qui échappent totalement à la conscience des locuteurs, nous permettent de situer chaque locuteur par rapport au sujet traité. Plus le langage est concret, plus il est riche, et plus il sagit là dune personne proche du sujet traité ; elle le connaît bien. Cest ainsi que pour chaque étude de langage, nous déterminons des grands thèmes standards, appartenant, soit à la Carte, soit au Territoire. On trouve ainsi souvent, dans une étude portant sur une classe de produits ou de services, que le produit leader est celui qui possède le plus de thèmes de type Territoire. On constate au passage que cet indice permet de mesurer le degré de sincérité du locuteur. En effet, quand un client nous dit être un bon client et bien connaître tel ou tel produit, et que, par ailleurs, il nous en parle en termes fort abstraits et généraux, nous pouvons supputer sans grands risques quil nous ment. Enfin, le dernier critère de tout langage, et le plus important est externe au langage lui-même : il sagit du comportement non verbal du locuteur vis-à-vis du sujet abordé. Pour un produit - ou service - de type commercial, le comportement non verbal le plus intéressant à étudier est la position par rapport à lachat de ce produit. On distingue souvent trois positions (pour éviter les simplifications abusives dues à la dichotomie : acheteur / non acheteur) : les acheteurs fidèles, les occasionnels et les non acheteurs absolus. Tout langage, toute phrase et tout mot du lexique prend une signification différente selon quil appartient à un acheteur ou à un non acheteur. Nous savons depuis longtemps (Wittgenstein) que le sens dun langage est donné par son contexte, et ce contexte doit être intégré dans une étude de langage. Il correspond à peu près à ce que les autres types détudes nomment renseignements signalétiques. En effet, par exemple une critique adressée à un produit (" Il est un peu cher... " peut vouloir dire dans la bouche dun acheteur régulier (" Cest lapanage des bons produits " ou " Je continuerai à lacheter ", voire même : "Je suis fier de pouvoir me lacheter ") et exprimer la raison du refus dachat dans la bouche dun non acheteur. Il nest plus possible de vouloir analyser le sens dun texte, sans tenir compte du contexte de sa production ; qui parle, à qui parle-t-il, dans quel cadre... ? 5. Conclusion A côté des études conceptuelles de motivation qui étudient les croyances et opinions dune part, et des observations et mesures comportementales qui sattachent à nos actions concrètes dautre part, les études de langage, troisième type détudes, pénètrent la description et lexplication de nos façons de faire et dêtre au travers de loutil que nous utilisons constamment et bien souvent inconsciemment : notre langage et ses particularités individuelles. La force des études de langage par rapport aux études de contenu est la possibilité que nous avons de pouvoir informatiser et automatiser les procédures danalyse et de synthèse. Cela ne préjuge pas du caractère " scientifique " de ce type détudes, mais augmente le caractère objectif des résultats. Par rapport aux études et observations comportementales, les études de langage possèdent lavantage de pouvoir identifier plus facilement les éléments à étudier. En effet, il est plus facile danalyser des mots et même des thèmes, que des gestes, des mimiques ou des sourires. Enfin, le langage est le mode dexpression le plus transparent pour ceux qui savent lanalyser, dans la mesure même où nous ne sommes guère conscients, en parlant, den dire autant sur nous-mêmes. |